Par Yvon Ramazani, un témoin des événements
Il est des dates qui ne s’effacent jamais de la mémoire. Le 2 août 1998 en fait partie. Vingt-huit ans plus tard, je revois encore chaque détail de cette matinée où la République démocratique du Congo a basculé dans la Deuxième Guerre du Congo.
Ce jour-là, je quittai mon domicile de Binza Pigeon sur avenue lubumbashi vers 7 heures, en compagnie de mon ami Freddy Sombo. Comme chaque jour de travail, nous prenions la direction de mon bureau au ministère de la Culture et des Arts, où j’avais l’honneur de servir comme conseiller auprès de Mme Julianna Lumumba, aujourd’hui candidate au poste de Secrétaire générale de la Francophonie.
Dès les premiers kilomètres, quelque chose paraissait anormal. Une étrange impression de vide régnait sur la ville. De Binza Pigeon jusqu’à Binza Delvaux, les avenues, habituellement envahies par les véhicules, les piétons et les vendeurs ambulants, étaient presque désertes. Ce silence pesant annonçait déjà que Kinshasa vivait des heures inhabituelles.
Puis vint l’instant que je n’oublierai jamais.
À hauteur de Suka ya Mur, près de chez Maman Olangi, nos regards furent brusquement arrêtés par une scène insoutenable. Au croisement des avenues menant vers le camp Tshatshi et Kintambo Magasin, plusieurs corps sans vie étaient étendus sur la chaussée.
Le temps semblait s’être arrêté.
Nous sommes restés quelques instants figés, incapables de comprendre ce qui se passait réellement. La peur prit rapidement le dessus. Sans un mot, nous décidâmes de rebrousser chemin. Ce que nous venions de voir suffisait à nous convaincre que Kinshasa était en train de basculer dans une situation dramatique.
Après quelques heures d’hésitation, le devoir m’imposa néanmoins de rejoindre mon bureau. Ce trajet, que j’effectuais habituellement en un temps relativement court, dura près de six heures. À chaque barrage, les véhicules étaient systématiquement fouillés. Les forces de sécurité tentaient de comprendre ce qui se passait, tandis que les rumeurs se propageaient plus vite que les informations officielles.
À mon arrivée au ministère, chacun cherchait à obtenir des nouvelles fiables. Une seule question revenait avec insistance : le président Laurent-Désiré Kabila était-il sain et sauf ?
Je pris alors l’initiative de joindre mon ami et frère le ministre de l’information Didier Mumengi. Sa réponse apporta un premier soulagement. Il me confirma que le Chef de l’État était en sécurité et qu’une réunion de crise se tenait afin d’organiser la riposte face aux événements qui secouaient le pays.
Les heures suivantes dissipèrent tous les doutes. La guerre venait de commencer.
Les jours qui suivirent furent marqués par une tension extrême. Lorsque les rebelles tentèrent de porter la guerre jusqu’à Kinshasa, la capitale fit preuve d’une mobilisation exceptionnelle. Je demeure convaincu que cette période a révélé un profond sentiment patriotique chez les kinois » habitants de la ville de kinshasa ».
Les Kinois, chacun selon ses moyens et à sa place, démontrèrent leur détermination à défendre leur capitale et leur pays. Cette mobilisation reste, à mes yeux, l’une des plus fortes expressions de l’unité nationale que j’ai eu l’occasion de vivre.
Aujourd’hui encore, lorsque revient la date du 2 août, je ne pense pas seulement au déclenchement d’une guerre. Je repense aux visages croisés ce matin-là, au silence inquiétant des avenues de Kinshasa, aux corps abandonnés sur la route, à l’angoisse qui gagnait les familles, mais aussi au courage d’un peuple qui refusa de céder à la peur.
Ce témoignage n’a pas pour vocation de raviver les blessures. Il est un devoir de mémoire. Parce qu’un peuple qui oublie son histoire s’expose à revivre les mêmes tragédies.
En racontant ce que j’ai vu et vécu, j’espère simplement contribuer à préserver cette mémoire collective et rendre hommage à toutes les victimes de cette guerre, ainsi qu’à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour défendre la République démocratique du Congo.
Le 2 août 1998 n’est pas seulement une date dans un livre d’histoire. Pour beaucoup d’entre nous, c’est un souvenir qui demeure vivant, un rappel du prix de la paix et de la responsabilité qui incombe à chaque génération de la préserver.
Vive la République démocratique du Congo














